Pourquoi l’expatriation touche autrement à l’adolescence
Un jeune enfant emporte l’essentiel de son monde avec lui : ses parents. Un adolescent, lui, laisse derrière lui une partie de ce qui le construit : ses amis, sa réputation, ses projets, parfois un premier amour. Il n’a en général pas choisi de partir, et il le sait.
Les réseaux sociaux changent aussi la donne. Ils permettent de garder le lien, ce qui est précieux ; ils peuvent aussi garder l’adolescent « là-bas », à vivre la vie de ses amis par écran interposé, avec le décalage horaire en prime, au lieu d’investir celle d’ici.
Enfin, l’adolescence est l’âge où l’on se demande qui l’on est. Les travaux sur les « enfants de la troisième culture », ceux qui grandissent dans un pays qui n’est pas celui de leurs parents, décrivent bien ce sentiment d’appartenir un peu partout et nulle part tout à fait. Il peut devenir une richesse, à condition d’être compris, et non renvoyé à « tu t’y feras ».
Distinguer la crise d’adaptation du mal-être
La colère contre les parents, la nostalgie, la fatigue, une baisse des résultats le premier trimestre : tout cela est fréquent et le plus souvent passager. Ce qui doit alerter, c’est un changement durable de l’adolescent lui-même.
| Plutôt une crise d’adaptation | Plutôt un mal-être à prendre au sérieux |
|---|---|
| Il vous reproche le départ, mais garde des envies | Plus rien ne l’intéresse, même ce qu’il aimait |
| Il passe beaucoup de temps avec ses amis de France | Il s’isole de tous, là-bas comme ici |
| Il dort mal quelques semaines | Sommeil très perturbé qui s’installe |
| Ses notes baissent, puis se stabilisent | Refus scolaire, absences répétées |
| Il dit « je veux rentrer » | Il dit que rien n’a de sens, ou parle de mourir |
Au moindre propos sur la mort ou le suicide, ne restez pas seuls : c’est une urgence, pas une crise d’adaptation. La fiche Dépression chez l’adolescent : la repérer derrière la « crise d’ado » détaille les signaux et les appuis possibles.
Ce que je regarde avec un adolescent expatrié
Avec un adolescent, je commence par ce qu’il a quitté, et par ce qu’il n’a pas pu dire au moment du départ. Beaucoup n’ont pas eu voix au chapitre ; le reconnaître, sans remettre en cause la décision des parents, desserre souvent quelque chose.
Je regarde ensuite où il en est à l’école : la langue d’enseignement, le système, très différent d’un pays à l’autre, et la place qu’il y trouve. Mes recherches en éducation comparée m’ont appris à quel point les codes scolaires varient : ce qu’on attend d’un élève, la façon d’évaluer, la relation aux enseignants. Un adolescent brillant en France peut se sentir perdu ailleurs sans que ses capacités soient en cause.
Enfin, je cherche avec lui un point d’appui dans le pays d’accueil : une activité, un lieu, une personne. Il ne s’agit pas de lui faire oublier la France, mais de lui laisser une porte d’entrée ici.
Quoi essayer cette semaine
- Écoutez sa colère sans vous justifier à chaque phrase : « Tu nous en veux d’être partis, je l’entends. »
- Ne coupez pas le lien avec ses amis de France, mais convenez ensemble de moments sans écran, notamment la nuit.
- Proposez-lui un projet à lui dans le pays d’accueil, qu’il choisit : sport, musique, bénévolat, petit job.
- Associez-le aux décisions qui le concernent encore : vacances en France, choix d’activités, orientation.
- Gardez un moment régulier à deux, sans sujet imposé : un trajet, un repas, une course.
Ces phrases-là reviennent souvent
Elles reviennent dans les récits de familles et d’adolescents expatriés.
- Vous avez décidé pour moi, et maintenant il faudrait que je sois content.
- Ici, personne ne me connaît, je repars de zéro.
- Mes amis continuent leur vie sans moi.
- En classe, je comprends tout, mais je n’arrive pas à parler.
- Je ne suis plus vraiment d’ici, et plus vraiment de là-bas.
Quand consulter, et qui
Consultez si le mal-être dure plus de quelques semaines, s’il s’aggrave, ou s’il touche à la fois le sommeil, l’école et les relations. Sur place, le médecin traitant reste la porte d’entrée ; l’établissement scolaire dispose souvent d’un conseiller ou d’un psychologue.
Je reçois les adolescents en visio, en français, depuis n’importe quel pays, avec des créneaux tôt le matin et en soirée, heure de France. Parler dans sa langue à quelqu’un qui n’est ni un parent ni un professeur aide souvent à remettre des mots sur ce qui se passe. Nous convenons au départ de ce qui est restitué aux parents et de ce qui reste entre nous, sauf danger.
En cas d’idées suicidaires ou de danger immédiat, appelez les urgences de votre pays de résidence ; dans l’Union européenne, le 112 fonctionne partout. Le site Fil Santé Jeunes propose aussi un tchat anonyme pour les 12-25 ans.
Questions fréquentes
Mon adolescent passe ses soirées avec ses amis de France : faut-il limiter ?
Pas couper, mais encadrer. Garder ses amis l’aide à traverser le changement ; le risque est qu’il vive entièrement là-bas, avec le décalage horaire qui abîme son sommeil. Convenez ensemble de plages sans écran, surtout la nuit, et aidez-le en parallèle à trouver une activité où il rencontre des jeunes sur place.
Peut-il consulter en visio sans que je sois dans la pièce ?
Oui, avec votre accord, et c’est ce que je recommande : il a besoin d’un espace à lui pour parler librement. Nous convenons au premier rendez-vous de ce qui vous est restitué et de ce qui reste entre lui et moi, avec une exception que je lui annonce : s’il est en danger, je vous préviens. Un adulte reste joignable pendant la séance.
Faut-il envisager de rentrer en France ?
C’est une décision familiale qui dépend de beaucoup de choses : travail, projet, situation de chacun. Un mal-être d’adolescent n’impose pas un retour, et un retour ne règle pas tout : il crée aussi ses propres difficultés. Prenez d’abord le temps de comprendre ce qui se passe, avec un professionnel si besoin, avant de décider.
Ses notes chutent depuis l’arrivée : est-ce inquiétant ?
Une baisse le premier trimestre est fréquente : nouvelle langue, nouveau système, nouvelles attentes. Elle devient inquiétante si elle se prolonge, s’accompagne d’un refus d’aller en cours ou d’un repli général. Dans ce cas, faites le point avec l’établissement et, si besoin, demandez un accompagnement pour comprendre ce qui bloque.
