Ce que signifie vraiment être bilingue

Le linguiste François Grosjean, qui a consacré sa carrière au bilinguisme, propose une définition simple : est bilingue la personne qui se sert régulièrement de deux langues dans sa vie quotidienne. Pas celle qui les maîtrise parfaitement et à égalité ; celle qui les utilise.

Il décrit aussi ce qu’il appelle le principe de complémentarité : chaque langue sert à des domaines différents. Un enfant peut compter, jouer au foot et parler de l’école dans la langue du pays, et réserver le français aux câlins, aux grands-parents et aux histoires du soir. Ce n’est pas une anomalie, c’est la façon normale dont fonctionnent les bilingues.

La sociolinguiste Christine Hélot a montré, de son côté, combien le regard porté sur une langue, à l’école comme à la maison, influence l’envie de l’enfant de la parler. Une langue valorisée se parle plus volontiers qu’une langue imposée.

Les idées reçues à laisser de côté

Idée reçueCe qu’on en sait
Deux langues, ça embrouille l’enfantLe bilinguisme ne crée pas de trouble du langage ; un enfant peut apprendre deux langues depuis la naissance
Il mélange les langues, il ne sait parler ni l’une ni l’autrePasser d’une langue à l’autre est une pratique normale des bilingues, pas un signe de confusion
Il faut arrêter le français pour qu’il réussisse à l’écoleGarder la langue familiale n’empêche pas d’apprendre celle de l’école
S’il refuse de parler français, c’est perduLe refus est souvent une étape ; la compréhension reste, et la langue peut revenir
Son retard de langage vient forcément du bilinguismeUn retard réel se voit dans les deux langues et doit être évalué, pas mis sur le compte du bilinguisme

Pourquoi un enfant refuse de parler français

Le plus souvent, il ne refuse pas le français : il suit la pente de ce qui lui est utile. La langue de l’école est celle de ses copains, de ses jeux, de ce qui le rend « comme les autres ». Parler français devant ses amis peut le rendre différent, à un âge où l’on ne veut surtout pas l’être.

Parfois, le refus dit autre chose : une colère contre le départ, un conflit avec le parent francophone, une façon de s’affirmer. Ce que je regarde avec les parents, c’est justement cela : dans quelles situations l’enfant parle ou refuse, avec qui, et ce que la langue représente pour lui. Mes années de recherche en éducation comparée m’ont rendue attentive à ce que chaque système scolaire valorise, et à la place qu’il laisse, ou non, aux autres langues de l’enfant.

Quoi essayer cette semaine

  1. Continuez à lui parler français, même s’il répond dans l’autre langue : il comprend, et c’est déjà beaucoup.
  2. Reformulez sa réponse en français, sans exiger qu’il répète : « Ah, tu veux le goûter maintenant ? »
  3. Associez le français à du plaisir : histoires, chansons, dessins animés, jeux de société, recettes.
  4. Créez des occasions où le français est utile : un appel avec les grands-parents, un copain francophone, un séjour.
  5. Renseignez-vous sur les associations FLAM près de chez vous : elles proposent des activités en français pour les enfants scolarisés hors du réseau français.
  6. Évitez d’en faire un rapport de force : une langue imposée sous la contrainte se refuse plus facilement.

Ces phrases-là reviennent souvent

Elles reviennent souvent chez les parents qui élèvent leurs enfants dans une autre langue que la leur.

  • Il me répond toujours en anglais, même quand je lui parle en français.
  • J’ai peur qu’il ne puisse plus parler avec ses grands-parents.
  • La maîtresse nous a conseillé de ne parler que la langue du pays à la maison.
  • À la maison, on mélange tout, et je me demande si c’est grave.
  • Je me sens loin de mon propre enfant quand il ne parle plus ma langue.

Quand consulter, et qui

Un avis est utile si votre enfant a du mal à se faire comprendre dans ses deux langues, s’il accumule un retard important par rapport aux enfants de son âge, ou si la question de la langue devient une source de conflit permanent à la maison. Pour le langage lui-même, c’est un orthophoniste, idéalement habitué aux enfants bilingues, qui peut faire le point ; le médecin de l’enfant vous orientera.

Je peux vous accompagner, vous parents, sur tout ce qui entoure la langue : le refus, les tensions, la place de chaque langue dans la famille, en guidance parentale en visio, en français. Je propose des créneaux tôt le matin et en soirée, heure de France. Les adolescents peuvent être reçus directement.

Questions fréquentes

Faut-il appliquer la règle « un parent, une langue » ?

C’est une stratégie parmi d’autres, utile à beaucoup de familles : chaque parent parle sa langue à l’enfant. Elle n’est ni obligatoire ni magique. Ce qui compte surtout, c’est que l’enfant entende régulièrement le français, dans des situations variées et agréables, et qu’il ait de vraies raisons de s’en servir.

Mon enfant mélange les deux langues dans une même phrase : est-ce grave ?

Non. Passer d’une langue à l’autre est normal chez les enfants bilingues, et chez les adultes aussi : on prend le mot qui vient, ou celui qui dit le mieux la chose. Cela ne signifie pas que l’enfant confond les langues. Vous pouvez simplement reprendre la phrase en français, sans le corriger sèchement.

Qu’est-ce que le dispositif FLAM ?

FLAM signifie « français langue maternelle ». Ce dispositif de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger soutient des associations qui proposent, hors temps scolaire, des activités en français à des enfants de 3 à 18 ans vivant à l’étranger et non scolarisés dans un établissement français. Les associations labellisées sont présentes dans de nombreux pays.

Le bilinguisme peut-il retarder l’apprentissage de la lecture ?

Le bilinguisme en lui-même n’empêche pas d’apprendre à lire. Un enfant peut avoir besoin d’un peu de temps pour installer la langue de l’école, surtout s’il vient d’arriver. Si les difficultés persistent, touchent aussi sa langue la plus forte ou s’accompagnent d’autres signes, demandez une évaluation plutôt que d’attendre.

Sources utiles